Cette virose grave impacte fortement les rendements viticoles. La taille tardive pourrait offrir une solution pour limiter les pertes. Retour sur les expérimentations menées dans le Vaucluse.
Le court-noué est une virose grave, largement répandue dans nos vignobles et souvent sous-estimée. Elle cause des symptômes sur le feuillage : déformations de feuilles et rameaux, rabougrissements, anomalies et jaunissement caractéristique appelé « panachure ».
Sur grappes, le court-noué provoque de la coulure, du millerandage et des baisses de fertilité. Les symptômes foliaires du court-noué sont très variables d’une parcelle ou d’un cépage à l’autre, mais il faut noter qu’un cep court-noué présente toujours une perte de rendement, même quand le feuillage est asymptomatique.
Le court-noué constitue un facteur majeur de dépérissement, dans la mesure où il diminue le rendement et peut aller, dans les cas les plus sévères ou sur les parcelles les plus âgées, jusqu’à la mortalité des ceps sous la forme de foyers « ronds » très caractéristiques des parcelles âgées.
A l’occasion d’un projet national du Plan National Dépérissement du Vignoble (JASYMPT), il a été observé que le rendement des ceps court-noués peut chuter de -20 à -90 % par rapport au témoin, avec une moyenne à -53 %. Dans la Vallée du Rhône, les diagnostics réalisés entre 2016 et 2022 montrent que cette virose est une cause majeure de bas rendements, en particulier sur le grenache.
La lutte contre le court-noué repose historiquement sur la prévention des contaminations : dévitalisation des ceps, tirage des racines soigneux, repos du sol de plusieurs années, plantation de matériel végétal indemne. Mais que faire quand une parcelle est contaminée ? Y a-t-il des techniques pour diminuer l’expression des symptômes et espérer mieux « vivre avec le court-noué » ?
Parmi les techniques testées figure la taille tardive. Il s’agit ainsi de diminuer la coulure provoquée par le court-noué en taillant les parcelles concernées fin mars - début avril. Elle s’adresse donc exclusivement aux parcelles qui présentent de la coulure. Les mécanismes par lesquels la coulure est réduite ne sont pas vraiment connus, mais il est probable que cela passe par un décalage du cycle phénologique, qui, ainsi retardé, serait favorable à une meilleure nouaison.
Des suivis réalisés en 2017 (année de très forte coulure) sur grenache noir par la Chambre d’agriculture de Vaucluse et l’IFV, ont montré que la taille tardive avait significativement augmenté le nombre de grappes et la taille des grappes.
La technique de la taille tardive a été expérimentée dans le Vaucluse pendant deux années consécutives, en 2021 et 2022, dans le cadre du projet JASYMPT. Ces essais ont été rendus possibles grâce à un vigneron qui pratiquait déjà cette méthode sur ses parcelles contaminées par le court-noué, avec des résultats satisfaisants (voir encadré).
Les expérimentations ont porté sur deux parcelles de grenache noir sévèrement touchées par le court-noué, présentant des symptômes visibles sur feuilles et grappes. Des rangs ont été taillés tardivement (fin mars, stade C « pointe verte ») et comparés à ceux taillés en hiver (décembre-janvier). La récolte a été pesée sur 50 ceps pour chaque modalité (figure 1).
En 2021, la taille tardive a permis une augmentation significative des rendements : +50 % sur la parcelle 1 et +67 % sur la parcelle 2, grâce à des grappes plus grosses. Une photo (figure 2) illustre le volume de récolte comparé entre les deux modalités sur la parcelle 1.
En 2022, la parcelle 2 a confirmé un gain de 40 % en faveur de la taille tardive. Toutefois, sur la parcelle 1, le vigneron, convaincu par les résultats de 2021, a adopté la taille tardive pour toute sa parcelle dès le 20 mars, privant l’essai d’un témoin précoce. Une modalité encore plus tardive, réalisée le 19 avril (stade 2-3 feuilles étalées), n’a pas permis d’exploiter pleinement les données.
Sur le plan phénologique, la taille tardive a entraîné un retard de 1 à 2 semaines jusqu’à la véraison. À la récolte, les profils de maturité étaient similaires entre les deux modalités, même pour la taille d’avril en 2022. Il est connu que jusqu’au stade pointe verte, la taille tardive ne modifie pas la maturation, mais que des tailles très tardives (mai) provoquent en revanche des effets délétères sur la vigueur, le rendement (taille des grappes) et la qualité des raisins l’année en cours faisant craindre pour la pérennité de la parcelle.
Enfin, aucun effet de la taille tardive sur les symptômes foliaires du court-noué n’a été observé.
Les deux années d’expérimentation sur des parcelles de grenache très court-nouées confirment que la taille tardive (fin mars, stade pointe verte) permet d’augmenter le poids de récolte par cep, principalement grâce à une augmentation du poids des grappes, moyennant un décalage du cycle de phénologie d’une à deux semaines se résorbant à la véraison.
Ces résultats sont encourageants mais mériteraient d’être suivis dans le temps pour vérifier que ce comportement est stable et n’entraîne pas d’impact négatif sur la vigueur et la pérennité des ceps.
Gérard Olivero, vigneron à Gigondas, pratique la taille tardive depuis plus de trois décennies. Une méthode qu’il a découverte par accident : « Il y a 35 ans, nous avions terminé de tailler très tardivement sur une partie de la parcelle. À la vendange, j’ai vu une différence : du temps de mes parents, il n’y avait jamais de raisin et cette année-là, il y en avait. J’ai retenté l’expérience l’année suivante, et cela s’est confirmé. »
Gérard observe des effets positifs sur ses parcelles de grenache noir touchées par le court-noué : « La taille tardive agit sur la coulure. Le nombre de grappes reste stable, mais elles sont plus développées et les rendements sont meilleurs. »
Cette pratique ne semble pas non plus nuire à la pérennité des vignes, même sur des parcelles anciennes : « Mes vignes, certaines âgées de plus de 70 ans, résistent bien. Avec des pluies normales, je n’observe pas plus de mortalité qu’ailleurs. »
Côté organisation, Gérard adapte son travail : « Je taille fin mars-début avril. Le signal c'est de tailler au moment où les bourgeons de la pointe des sarments commencent à éclater. L’hiver, je coupe ce que je ne veux pas garder et je laisse les sarments à deux yeux. Et je les taille en avril. Cela demande un peu plus de main-d’œuvre, mais c’est faisable avec mes employés habituels.»
Enfin, Gérard souligne que cette pratique a été reprise par d’autres vignerons grâce aux essais menés par la Chambre d’agriculture de Vaucluse : « La Chambre a réalisé des tests, et depuis, cela a convaincu pas mal d’adeptes. »
Sa conclusion ? « Cette technique fonctionne. Elle offre un espoir pour les parcelles contaminées, tout en restant compatible avec les contraintes du vignoble. »